Introduction : un sentiment fréquent mais peu reconnu
« Je n’ai pas choisi d’être aidante, c’est tombé sur moi », confiait une participante lors d’un groupe de parole.
Cette phrase résume ce que beaucoup ressentent : aider un proche peut être un acte d’amour, mais aussi une responsabilité imposée, parfois épuisante.
Que l’on accompagne un parent âgé, un conjoint malade ou un proche en perte d’autonomie, cette place s’impose peu à peu, avec son lot de responsabilités et de questions.
Parmi elles, celle de la culpabilité revient souvent : culpabilité de ne pas en faire assez, de mal faire, de ne plus avoir d’énergie, ou simplement de penser à soi.
Lors d’un groupe de parole pour les aidants que j’ai animé, nous avons exploré ce thème si central : comment comprendre, apprivoiser et transformer la culpabilité lorsqu’on aide un proche ?
Cet article reprend les principaux points partagés, enrichis des réflexions et des échanges vécus au sein du groupe.
Sommaire:
- Introduction : un sentiment fréquent mais peu reconnu
- Comprendre la culpabilité
- Culpabilité saine vs culpabilité malsaine
- Pourquoi la culpabilité est-elle si présente chez les aidant·s ?
- Passer de la culpabilité à la responsabilité
- Des pistes concrètes pour apprivoiser la culpabilité
- Trois questions pour observer sa culpabilité : le modèle JE – TU – CONTEXTE
- Conclusion : Se libérer sans renoncer
- À retenir
- 💬 Besoin d’en parler ?
- 📚 Sources et références
Comprendre la culpabilité
Le mot culpabilité vient du latin culpabilis, qui signifie coupable. Il désigne d’abord l’état d’une personne qui a commis une faute. Dans ce sens, la culpabilité joue un rôle social essentiel : elle régule nos comportements pour préserver le vivre-ensemble et le respect des valeurs partagées.
Prendre le temps de revenir à l’étymologie d’un mot n’est jamais anodin.
Les mots façonnent notre manière de penser et de ressentir. Comprendre que culpabilité porte en elle l’idée de faute ou de fauteur, c’est déjà saisir pourquoi ce sentiment est si lourd à porter.
Chez les aidants, cette charge morale est d’autant plus forte qu’ils n’ont souvent commis aucune faute réelle — seulement le sentiment, parfois diffus, de ne pas faire comme il faudrait.
Ainsi, au-delà de la faute objective, la culpabilité peut aussi être un ressenti intime, une émotion complexe qui nous fait nous sentir fautifs, même lorsque nous faisons simplement de notre mieux.
Cette culpabilité dite imaginaire ou excessive est très fréquente chez les aidant·es : elle naît d’un idéal impossible à atteindre, celui de l’aidant·e parfait.
Culpabilité saine vs culpabilité malsaine

Il est important de distinguer deux formes de culpabilité :
La culpabilité saine/normale
Elle joue un rôle constructif. Elle signale qu’une action a pu blesser quelqu’un ou aller à l’encontre de nos valeurs. Elle incite à réparer, à ajuster nos comportements, à évoluer.
Exemple : vous oubliez un rendez-vous médical pour votre proche ; vous vous en sentez mal, et vous prenez des mesures pour mieux vous organiser. Ce sentiment a alors une fonction régulatrice.
La culpabilité malsaine/pathologique
Elle devient problématique lorsqu’elle se transforme en auto-punition.
Elle s’accompagne de pensées en boucle/ruminations : « Je ne suis pas à la hauteur », « Je devrais faire plus », « Si je prends du temps pour moi, je suis égoïste ».
Ce type de culpabilité enferme dans un cercle vicieux : on se juge, on se punit intérieurement, sans que le comportement change réellement.
Le malaise persiste, la fatigue s’installe, et la culpabilité se nourrit d’elle-même.
Pourquoi la culpabilité est-elle si présente chez les aidant·s ?
Plusieurs facteurs de risque peuvent favoriser son apparition :
- Le surinvestissement : essayer de tout contrôler, tout anticiper, ne rien laisser au hasard.
- L’anxiété : craindre sans cesse de ne pas faire assez bien.
- Manque de confiance en soi.
- Un modèle éducatif basé sur la punition : « il faut mériter l’amour, se sacrifier, ne pas se plaindre ».
- Des objectifs irréalistes : se comparer aux autres ou à une image idéalisée de soi.
La culpabilité prend racine dans des conflits intérieurs entre nos actes, nos pensées, nos valeurs, et le regard de l’autre — réel ou intériorisé. Elle est plurielles: à la fois psychique, sociale et spirituelle.
Nous voulons « bien faire », mais aussi « être reconnu ». Lorsque la reconnaissance n’est pas au rendez-vous, la culpabilité peut venir combler un vide : elle devient une manière, paradoxalement, de continuer à se sentir utile.
Passer de la culpabilité à la responsabilité
Lors de ce groupe, une participante a proposé une réflexion particulièrement éclairante : « Et si, au lieu de parler de culpabilité, on parlait plutôt de responsabilité ? »
Cette remarque a ouvert un bel échange. Car oui, la culpabilité regarde vers le passé : elle rumine, elle juge, elle enferme.
La responsabilité, au contraire, regarde vers l’avenir : elle met en mouvement, elle permet d’ajuster, d’agir différemment.
Ce changement de regard peut contribuer à transformer l’expérience de l’aidant·e. Passer du « je me juge » au « je choisis d’agir autrement », c’est retrouver une forme de pouvoir sur son existence.
C’est accepter de ne pas tout maîtriser, mais de faire sa part avec les cartes qui sont les nôtres.
Des pistes concrètes pour apprivoiser la culpabilité
Comprendre son origine
- Reconnaître que la culpabilité vient souvent d’un idéal – une image impossible à atteindre.
- Différencier la culpabilité utile, qui invite à réparer une erreur réelle, de la culpabilité excessive, issue d’exigences irréalistes.
Exercice : demandez-vous : « Qu’est-ce que je me reproche exactement ? Est-ce une faute réelle ou une exigence internalisée ? »
Mettre des mots sur ses ressentis
- Parler de sa culpabilité à quelqu’un de confiance : un ami, un proche, un groupe de parole ou un professionnel.
- Écrire ses pensées dans un carnet, puis les relire pour essayer de prendre du recul.
- Utiliser les colonnes de Beck, un outil issu des thérapies cognitives et comportementales (TCC), pour mieux comprendre nos réactions et modifier les pensées automatiques négatives
Replacer les choses en perspective
- Se dire : « Je fais du mieux possible avec les moyens dont je dispose aujourd’hui. »
- Distinguer ce qui dépend de soi de ce qui échappe à son contrôle.
- Se rappeler que prendre soin de soi n’est pas trahir son proche, c’est préserver sa capacité à aider dans la durée.
Développer l’auto-bienveillance
La bienveillance doit commencer par soi-même — c’est une condition pour durer dans la relation d’aide.
Souvent, les aidant·es se montrent exigeants, durs, voire impitoyables envers eux-mêmes, comme si le droit à l’erreur leur était interdit.
💭 « Je n’aurais pas dû dire ça », « Je suis nul·le », « Les autres y arrivent mieux que moi »…
Ces pensées paraissent anodines, mais elles finissent par user l’estime de soi.
Demandez-vous : parleriez-vous ainsi à quelqu’un que vous aimez ?
Diriez-vous à un ami fatigué : « Tu es égoïste de vouloir te reposer » ?
Probablement pas. Vous lui diriez plutôt : « Tu en fais déjà beaucoup, tu as besoin de souffler, c’est normal. »
Pourquoi ne pas appliquer ce même regard à vous-même ?
La compassion envers soi n’efface pas les difficultés, mais elle permet de les traverser avec plus de douceur.
Quelques pistes simples à expérimenter :
- S’autoriser du répit: on ne le dira jamais assez, prendre du temps pour soi n’est pas un luxe, c’est une nécessité pour continuer à aider.
- Se parler comme à un ami : avec douceur, patience et compréhension, même (et surtout) dans les moments où l’on se sent dépassé.
- Valoriser ce qui est déjà accompli plutôt que ce qui manque.
Reconnaître ses efforts, aussi modestes soient-ils, redonne confiance.
Exercice : Le journal de gratitude. Chaque soir, notez trois choses dont vous pouvez être reconnaissant·e dans la journée — même petites : un sourire échangé, un moment de calme, une tâche accomplie.
Avec le temps, cet exercice simple aide à réorienter le regard vers ce qui va bien, et à construire une forme d’indulgence active envers soi.
Chercher du soutien
Aider seul, c’est s’épuiser plus vite. Sur les signes de l’épuisement, vous pouvez consulter mon article à ce sujet. Alors quoi faire?
- Essayer de répartir certaines charges avec la famille, les amis, les associations locales.
- Explorer les dispositifs d’aide (services de répit, plateformes de soutien, cafés des aidants).
- Consulter un·e psychologue ou participer à un groupe de parole pour déposer la charge émotionnelle et rompre l’isolement.
Redonner du sens
Enfin, essayez de vous reconnecter à la raison profonde de votre engagement : amour, solidarité, fidélité à des valeurs…
Accepter que l’aide ne soit pas parfaite n’enlève rien à sa valeur.
Ce qui compte, ce n’est pas la perfection, mais une démarche sincère et l’intention de faire de son mieux.
Trois questions pour observer sa culpabilité : le modèle JE – TU – CONTEXTE
Pour mieux comprendre et décoder ses émotions, on peut s’appuyer sur le modèle JE – TU – CONTEXTE, proposé par Michelle Arcand et Lorraine Brissette.
Cet outil aide à prendre du recul sur une situation et à replacer la culpabilité à sa juste place.
- JE : Qu’est-ce qui dépend de moi?
- TU : Qu’est-ce qui dépend des autres?
- CONTEXTE : Quels sont les facteurs extérieurs qui influencent la situation : fatigue, manque de ressources, organisation familiale, contraintes administratives, état de santé du proche, etc. ?
Cette grille met en lumière un point essentiel :
Une petite partie de la situation dépend de l’aidant·e, mais une très grande partie dépend du contexte.
Autrement dit, on ne peut pas tout contrôler. Même avec toute la bonne volonté du monde, certaines circonstances dépassent ce que l’on peut raisonnablement assumer.
Prendre conscience de cette répartition aide à desserrer l’étau de la culpabilité : vous faites de votre mieux dans un contexte souvent complexe et exigeant.
Ci-dessous, une infographie qui illustre cette répartition : une image pour se rappeler que non, on ne peut pas tout contrôler.

Cette représentation peut aider à prendre du recul et à se réconcilier avec ses propres limites.
Conclusion : Se libérer sans renoncer
La culpabilité, lorsqu’elle est comprise, peut devenir une sorte d’allié, un repère : elle nous relie à notre humanité, à notre sens moral, à notre désir de bien faire.
Mais lorsqu’elle devient excessive, elle enferme et épuise.
Apprendre à vivre avec sa culpabilité, c’est réhabiliter la douceur envers soi, accepter l’imperfection, et reconnaître qu’être indulgent envers soi-même, c’est déjà prendre soin de l’autre.
À retenir
- La culpabilité est normale : elle signale notre attachement à l’autre.
- Lorsqu’elle devient envahissante, il est possible de mener un travrail pour la comprendre et la transformer.
- Le soutien et le lien social sont des clés essentielles pour avancer.
💬 Besoin d’en parler ?
En tant que psychologue, je propose des accompagnements individuels mais aussi en groupe, afin que chacun·e puisse trouver un espace de soutien adapté à ses besoins. 📩 Découvrez mon offre de soins et les modalités d’accompagnement.
Si vous ressentez le besoin d’en parler, d’être soutenu ou de trouver des outils concrets, je suis là pour vous accompagner.
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📚 Sources et références
Cet article s’appuie sur des données issues de la recherche scientifique et de recommandations professionnelles :
- Santé publique France: La promotion de la santé mentale : un enjeu individuel, collectif et citoyen (janvier 2025).
- Association Minds: Les déterminants de la santé mentale – Synthèse de la littérature scientifique (2025).
- Michelle Arcand et Lorraine Brissette, Guide de survie des proches aidants, Les Éditions de l’Homme (2022).
